Trotteurs d'une nuit, passion d'une vie

Publié le par Charles Lemercier

Les nocturnes donnent une saveur toute particulière aux courses de trot, récit d'une soirée riche en émotions et sensations.

Alors que le jour s'en va petit à petit dans ce doux soir d'été, je tends mon ticket à l'entrée. Une fois découpé, je m'approche pas à pas vers les écuries. Ce moment que l'on attend depuis longtemps, celui où l'on pénètre enfin dans l'atmosphère des courses. Je m’imprègne de l'ambiance encore placide : les camions arrivent, les hommes déchargent les sulkys, les malles. On peut saisir le léger soupçon du craquement des graviers sous le poids des malles, et le bruit des roues, de plus en plus fort, s'approchant. Les mains se serrent et les sourires se multiplient. On échange sur les courses, le temps… Les boxes et les stalles se remplissent petit à petit. Certains chevaux sont immobiles. Quant à d'autres, ils s'impatientent et grattent. Mieux, certains tapent du sabot. Parfois même, lorsqu'on est occupé à regarder, on se fait surprendre par le hennissement soudain d'un cheval encore enfermé dans son camion. De temps en temps, il s'agite et se bat, donnant des frissons aux visiteurs. Autour de moi, l'odeur est exaltante, il y a une forme de chaleur, indescriptible. Les bruits des sabots claquent, et résonnent contre le sol. Ils avancent toujours au même rythme, celui du pas. Certains regagnent leurs boxes, d'autres partent en piste s'échauffer. Ils font leur heat.

On profite de notre avance pour jeter un œil au tableau des écuries, on cherche nos amis entraîneurs et jockeys, pour aller discuter. Dans le boxe, il fait bon. C'est appréciable en hiver de sentir la chaleur du cheval qui nous réchauffe. Ensuite, à la sortie des écuries, on se glisse d'un côté des barrières pour observer les concurrents allant en piste, sur le chemin y menant. Des turfistes aguerris ou non s'émerveillent, programme à la main, à chaque passage de trotteur. Les yeux rivés sur la casaque, la bête, ou les derniers réglages comme l’enrênement. Il est temps pour nous d'aller chercher un programme. On arrive dans un petit hall repeint de vert. Derrière la dame assise sur son fauteuil, j'observe les rangées entières de plaques numérotées, de tapis de selles, numérotés également. Des hommes cravatés, des professionnels prêts à aller se changer, ou sortant des vestiaires se croisent. J'aime observer les jockeys monté, le tapis et la selle fièrement exposés sur le bras. Le casque scellé sur la tête, et la cravache bien en main, parfois coincé sous l'épaule. Dans l'angle du fond, en haut, est juché un écran. Equidia diffuse une réunion de galop, je guette l'heure du départ de la prochaine. On passe les portes pour arriver dans le hall des paris. Ici, l'ambiance est particulière. La foule est importante, d'un côté les familles, de l'autre les prises de paris où les hommes se penchent pour annoncer les numéros qu'ils jouent. En face, la buvette où résonnent les éclats de rire. Le dernier côté du hall est occupé par l'écran géant. Beaucoup s'y attardent pour voir Auteuil ou Longchamp. Debouts, ils se déplacent pour jouer. 

Quand on sort, on se retrouve au pied des tribunes, le regard posé sur la piste pour repérer ce qui va le plus vite, ce qu'il y a de plus beau. A ce moment, on monte les marches pour trouver une place voire des amis. C'est avec un grand plaisir qu'on échange. La question sur ce qu'on a joué est inéluctable. Il reste alors un vingtaine de minutes avant le départ de la première épreuve. On part donc chercher un « américain » chez Pascal Propose. La fumée des saucisses, le sourire du cuisiner et de la vendeuse et le goût des sandwiches nous font apprécier cet atmosphère. Quelques frites le temps de regagner le bord de pistes. Soudain, on entend un appel micro avec une petite musique - difficile à retranscrire - qu'on aime bien : « tututu, tututu, départ dans 6 minutes, palapapam ». C'est l'heure des canters. Les chevaux se croisent sur la piste, l'action vive des plus rapides résonne comme si le sol tremblait tandis que certains sont encore au pas avant d'être sollicités pour avancer. Certains trotteurs, rares, se montrent nerveux.

Longeant la lice côté tribune, les chevaux nous paraissent géants. Le public - jeune surtout - a les yeux qui brillent face à ces athlètes. Je m'arrête un instant pour regarder les traces des sabots dans le sable rose, elles sont entourées par deux lignes légères, presque régulières. Ce sont les traces du sulky. Je lève doucement les yeux, je distingue furtivement le driver qui s'installe sur son siège, il place sa jambe correctement sur le sulky soulevant ainsi successivement chaque barre du sulky, celles qui sont contre les flancs du cheval. On peut saisir le bruit de ces barres métalliques. Un petit sourire ou un signe de tête du pilote sont appréciés. 

Puis, c'est la mise en route des sirènes, il reste trois minutes avant d'en découdre. Les chevaux se rapprochent petit à petit des aires de départ. Au loin, sur ma gauche, je les vois tourner et encore tourner. La foule s'arrête et attend le fameux « sous les ordres » du starter. C'est le grand calme. Les parieurs de la dernière minute se pressent pour assister au départ. « 5, 4, 3, 2,1, ...top ». La voix change et c'est le speaker qui prend les commandes : « On se lance pour le Prix Queila Gédé, avec un très bon départ tout en dehors de... ». Les turfistes sont suspendus à chacun de ses mots, dans la crainte qu'il cite parmi les disqualifiés leur concurrent. « On perd toute chance avec le numéro 6, Récital Carisaie », peut annoncer le commentateur aux parieurs, déçus s'ils l'ont plébiscité. 

Dans les tribunes, les yeux et les jumelles suivent l'anneau en fonction de la progression des chevaux. Quand ils passent devant les tribunes, le bruit sourd de l'action des trotteurs imprègne les milliers de spectateurs. La course passe vite, trop vite. Elle s'accélère dans le second passage dans la ligne d'en face. A l'amorce du dernier tournant, les cris commencent à s'entendre. A mesure que les concurrents s'approchent du disque final, les encouragements sont plus nombreux et de plus en plus forts. Les programmes claquent, certains tapent dans leurs mains, d'autres calmes, regardent avec joie le spectacle. Les entourages regardent avec amour leur cheval dans ses derniers coups de reins. Les émotions sont contrastées. Tous ces bruits créent un fond sonore palpable, très agréable. On vibre, tout simplement. Le speaker commence à manquer de souffle pour terminer la phase finale, surtout lorsque c'est une vive lutte. Sa voix redescend aussitôt le poteau franchi. La course est terminée. 

Ensuite, la foule suspendue commence à se détendre et chacun part où il le souhaite. Quand certains préfèrent regagner le hall, parfois colères en chiffonnant leur ticket, d'autres se dirigent vers les balances, en attente des cinq premiers. Le gagnant capte l'attention. Lorsqu'il n'y a plus de place, ils distinguent de loin, les formes du cheval, qui arrive, s'arrête. Leur regard est vissé pendant qu'ils marchent vers les écuries. Moi, je préfère me glisser contre la barrière pour voir l'après-course : les drivers tout sourire, les lunettes salies sur le coin du nez, le cheval qui souffle, mouillé par l'effort. On le félicite par une tapote. Entre eux, les professionnels se félicitent, parfois s'expliquent sur un mouvement de course. Quelques instants plus tard, le photographe organise le placement du vainqueur, de ses amis et de sa famille. Quand tout le monde est en place, il prend deux, trois clichés avec le flash. Le cheval bouge beaucoup à ce moment. C'est passionnant. Les drivers présents aux balances, s'en vont cravache et plaques numérotées en main vers la pièce repeinte de vert, souvenez-vous. Au micro, on peut entendre le nom du gagnant et des placés. Sur le chemin, des enfants demandent de temps en temps des autographes. Parfois, la sirène peut retentir, elle signifie qu'il y a enquête des commissaires. Un message l'annonce. Les gens se taisent pour bien entendre quel cheval est concerné. J'aime voir la réaction des parieurs ayant comme inquiétude que l'enquête – souvent sur les allures dans la phase finale – ne porte sur leur concurrent. Pire, quand c'est sur le favori. Les grognements sont bruyants.

 

Entre-deux courses, j'aime retourner aux écuries et assister à la préparation des trotteurs, des derniers réglages. Ainsi, les courses s'enchaînent à mesure que la nuit tombe. La nocturne sollicite l'allumage des projecteurs. Les courses montées, souvent riches en partants (jusqu'à 20 ce soir-là à Laval) se glissent entre les courses de trot attelé. Les familles néophytes disent aimer les courses de « charrettes », comprenez les sulkys. Dans le noir de la nuit, j'aime observer la chaleur - la fumée - qui sort des naseaux et du corps des trotteurs, vite recouvert par une grande couverture. Les chevaux sont promenés pour récupérer. Il est agréable de se retrouver dans les écuries, les voir boire, marcher, bouger, souffler.

On peut les suivre à la douche, l’entraîneur ou le lad qui s'en occupe l'arrose abondamment d'eau fraîche. Les chevaux soulèvent haut leur tête quand on tente de les arroser. En se baladant, on observe les professionnels ou leurs enfants parfois nettoyer les artifices utilisés en course, les bottines, protections et autres, salis par les projections de sable. Ils enroulent les bandages pour protéger les jambes des trotteurs. Elles sont sensibles. Observez la finesse des tendons. L'eau claire du seau prend la couleur du sable de la piste. En attendant la dernière épreuve, je regagne le hall pour être bien au chaud, on ne peut compter le nombre de tickets perdants, chiffonnés et jetés par terre. Les poubelles sont pleines. Après la course, quand l'hippodrome se vide, les visiteurs du jour s'en vont en file indienne vers les sorties pour regagner les parkings. C'est le moment d'échanger sur les beaux moments vécus, d'entendre les derniers bruits des écuries. Cette fin de soirée ne donne qu'une envie, celle de revenir très vite.

Publié dans Hippisme

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jef vijef 29/06/2015 22:35

Je suis tombé pas hasard sur votre blog et votre article. Félicitations , il est vraiment remarquable et votre plume très prometteuse. J'ai passé un excellent moment à sa lecture. J'ai découvert les courses à peu près à votre âge et ...à Vincennes!.... Je tiens moi aussi un blog, même si en ce moment je le délaisse un peu, et j'ai écrit un article sur mes souvenirs d'une journée sur le plateau de Gravelle il y a bien longtemps. Si vous voulez le lire à l'occasion. (http://vijef.unblog.fr/2013/10/06/souvenirs-et-naissance-dune-passion).. Encore bravo et merci pour ce moment...vous avez du talent!

Charles L. 30/06/2015 10:30

Bonjour Jef, merci beaucoup ! Quel plaisir d'avoir ce genre de retour après le travail. Merci beaucoup. J'irai le voir très prochainement :) encore merci, je suis heureux que vous ayez vibrez à mes côtés. Cette passion je la fais découvrir par le blog et des vidéos ► https://www.youtube.com/channel/UCIhn2hiVCbXSyY7bwwbbsWg A bientôt !

Andrev Gueguen 14/06/2015 11:30

Excellent, vraiment excellent !... Vous dites toute la beauté du spectacle des courses.
Après le bac, évidemment, vous pourrez explorer les coulisses des courses et l'univers d'un joueurs sur mon blog Médiapart.
Merci de cet écrit prometteur et parfaitement tenu.

Andrev Gueguen 15/06/2015 14:00

Surtout persistez. Le style est bon et s'améliorera avec le travail d'écriture. Vous transmettez le discours incident, le lecteur ressent ce que vous avez vécu : il n'est pas donné à tout le monde d'avoir ce talent là à votre âge. Alors courage, abnégation et bravo, vraiment

Charles L. 15/06/2015 13:43

Merci beaucoup, ça fait vraiment très plaisir après tant de travail. Il est peu consulté, c'est souvent comme ça. Merci à vous pour ce très agréable commentaire ! Je le lirai avec plaisir ! A bientôt