Au cœur de la cité judiciaire de Rennes

Publié le par Charles Lemercier

La Cité Judiciaire de Rennes est un grand bâtiment, gris, aux formes irrégulières surnommé la « soucoupe volante ». Au loin, en haut d'une barre d'immeuble, on peut lire en lettres capitales rouges « ZYED ET BOUNA, LA POLICE TUE ». Témoignage du récent procès délocalisé à Rennes pour une affaire de 2005 qui divise toujours. Après les passages de la sécurité, on monte et on aperçoit cet imposant étage, recouvert d'un sol glissant, propre et un plafond en cuivre. Les salles se suivent le long de l'anneau qui surplombe l'escalier. A cet instant, on pénètre dans une première salle, très lumineuse, de couleur crème presque blanche. Elle est très moderne, à croire qu'elle est neuve.

Nous sommes au tribunal correctionnel. Il y a de nombreux mouvements. Certains s'assoient, d'autres se déplacent, sortent, entrent... La Présidente arrive avec ses assesseurs, on se lève. Ce sont pour commencer des délibérés, une première dame, âgée est relaxée. Elle doit des préjudices pour abus de confiance et 1500€ pour le tribunal. Le public a souri à l'écoute du préjudice moral versé par cette dame s'élevant à 1 euro. Le second délibéré a duré plus longtemps, l'homme à la barre est coupable dans une affaire de transport d'amiante. Ce chef d'entreprise doit 2000€ à 6 salariés, en plus de 750€ pour le désamiantage. Il est sujet à 1 an de prison avec possibilité de porter un bracelet électronique. A cela s'ajoute 3000€ pour chaque personne, puis 100. Les élèves présents se regardent, s'étonnent du montant très important, qui s'accumule à mesure que les secondes passent. Les sanctions s'enchaînent, le chef d'entreprise doit 1000€ à deux associations dont France Nature Environnement, qui se sont porter partie civile.

A ma grande surprise, un accusé est entré dans le box alors même que les délibérés étaient encore en cours. Les avocats circulent, apportent des dossiers, en prennent. Fin des délibérés, le procès d'une autre affaire commence. Le silence a gagné la salle. La Présidente commence par la présentation de l'accusé. Elle est très, très longue. Il est ici pour recel de voiture en récidive légale, puis recel de chéquiers, usage de chèques volés. Il est triste de constater que ces délits lui ont « seulement » permis de faire ses courses au Hyper U ou d'aller au restaurant. On parle également de conduite sans permis et de délit de fuite. Son ADN a été retrouvé dans un crachat... R.M. reconnaît les faits, il n'a que pour seuls mots « Oui » et s'exprime d'une voix faible, presque aiguë. Il me semble compréhensif de ce qu'il entend, il est immobile et laisse supposer que le temps lui est long. Il se gratte à deux reprises la tempe, baisse un peu la tête. L'homme qui est dans le box ne vient pas ici pour la première fois. Alors âgé de 29 ans, il y a 10 ans, il commettait « déjà » des vols. Il a toujours eu des peines avec sursis, puis sursis avec mise à l'épreuve et enfin des peines de prison ferme, mais courtes. L'accusé dit à la Présidente avoir eu les visites de sa mère, son frère et de sa sœur. Il avait une perspective de sortie en octobre de cette année. Il ajoute vouloir reprendre le métier de magasinier-cariste. Aussitôt, Madame la Procureure lui demande s'il a commencé à préparer son projet. On lui aurait dit que ce n'était pas utile avant le passage au tribunal. D'une voix sèche, presque énervée et d'un regard profond, noir, elle lui explique que si, on peut.

Ensuite, la Présidente reprend en expliquant à R.M. qu'il ne s'exprimait pas beaucoup et lui demande avec attention pourquoi sa situation a basculé depuis 2013, là où il était stable pendant deux années. « Les enjeux sont importants » ajoute-t-elle. L'homme ne sait pas, et avoue ensuite après la question de la Présidente avoir bu de l'alcool à cette période. La suite du procès est l'explication des faits qui lui sont reprochés. R.M. ne se souvient pas du délit de fuite, on lui aurait donné le véhicule volé mais il ne veut pas dire le nom de cette personne. De plus, les chèques étaient, selon lui, dans la voiture. Plus l'homme parle, plus le bruit des touches du clavier de la greffière est fort. L'accusé reconnaît savoir que le véhicule avait une origine frauduleuse. Madame la Présidente explique que les événements se sont succédés en peu de temps : le véhicule volé dans la nuit du 21 au 22 novembre 2013 est utilisé par R.M. le lendemain. Le 24, il paye le restaurant avec 15 chèques... Pour le public tout semble flagrant. Le jour de son délit de fuite, il dit ne pas avoir vu les gendarmes, il a traversé un trottoir, un par-terre de fleurs et tapé plusieurs véhicules pour sortir du parking, mais ne s'en souvient pas.

Pour comprendre comment a-t-il pu arriver à cette situation, la Présidente insiste. Il était en sursis à cette époque, a perdu son travail et n'a pas suivi les rendez-vous des structures de réinsertion. Il n'a pas trouvé d'explications. On apprend que Hyper U et la personne à laquelle il a utilisé les chèques se portent partie civile. C'est le moment pour la Procureure d'intervenir. Elle commence par souligner qu'il risque jusqu'à 10 ans de prison parce que c'est une récidive légale. Elle a un regard dur, et encore noir. Da manière théâtrale et d'un ton ferme, elle a accroché la salle. C'était très plaisant. S'adressant à la Présidente et ses assesseurs, elle s'indigne : « Il vous manipule ! ». Elle explique qu'il a toujours eu la gentillesse du tribunal alors qu'il vole depuis l'âge de 19 ans. Elle l'infantilise en reprenant les « Je sais pas », « Je sais plus » de l'accusé. Ce dernier ne réagit pas et garde le même visage. Elle insiste : « Il n'a jamais travaillé, c'est un parasite pour la société. Il n'a aucune intention, aucune volonté de se soumettre ». Elle demande à ce qu'il soit reconnu coupable et demande 3 ans de prison ferme. Pendant ce réquisitoire, la Présidente regardait un peu partout, sauf la Procureure.

C'est au tour de l'avocat de la victime de s'exprimer. Dans un style particulier, très calme. Il dénonce le mot « parasite » jugé mal approprié. Il trouve son client « naïf » et « immature ». L'avocat se déplace. Son client lui jette des regards. L'avocat reconnaît que c'est dommage de ne pas avoir profité des situations. D'un coup, dans son mouvement, il s'approche jusqu'à la barre pour regarder en face la Présidente. Il exprime de manière significative qu'il ne croît pas à la répression : « On apprend rien en prison ». Ainsi, il prend à témoin les nombreux élèves présents. L'avocat, très intelligent ajoute : « Vous allez le condamnez, je le sais. Mais est-ce que ça vaut 3 ans ? ». La Présidente semble à l'écoute, et le regarde de face. Elle acquiesce même. L'avocat lui demande d'être modéré dans son jugement.

Nous quittons la salle, pour aller à celle d'à côté. Cette fois c'est le tribunal de Grande Instance. Il fait très chaud, les murs jaunes et la salle sombre donnent une saveur particulière au procès. Dans le box, on compte plusieurs hommes. Certains dorment ou sont affalés lorsqu'un seul parle. Ils portent tous un casque audio. L'homme debout s'adresse aux interprètes. En effet, ils sont géorgiens. Ils sont ici pour des cambriolages. L'accusé qui parlait ce jour-là était confus et ne répondait pas directement aux questions du Président et du Procureur. Ce dernier a dit : « Je dois me laver la bouche avec de l'eau de javel si j'ai dit ça », lorsque le vieil homme transformait les propos du Procureur de la République. Autour du public, il y avait des gendarmes, certains lourdement armés. Les avocats sont nombreux, tous réunis en face du box près du Procureur. Certains sont attentifs quand d'autres sont sur leur smartphone. Le Président me disait quelque chose, on le voit souvent à la télévision, il s'agit de Nicolas Léger. Sa tenue lui donne une stature imposante. J'étais surpris du comportement des assesseurs. Un semblait fatigué, presque endormi sous cette chaleur. Au tribunal correctionnel, les assesseurs étaient là-aussi « ailleurs », en tout cas ils donnaient cette impression. Il est complexe de s'immiscer seulement une heure dans un procès de 3 semaines. Mais ce ne peut être que enrichissant, tout est grand. Tout paraît sérieux, et c'est exactement ce que l'on peut voir à la télévision. C'est vraiment un monde à part. Et très plaisant.

A la sortie, nous apprenons que R.M. a écopé de 18 mois de prison ferme et 18 en sursis avec mise à l'épreuve. Nous avons pu parler à son avocat. Il pense que son client est vraiment immature et se fait manipuler. De cette visite à la Cité Judiciaire de Rennes, je retiendrais l'atmosphère des tribunaux, très particulière. Puis, la prise de parole des différents acteurs d'un tribunal tels que le Procureur ou les avocats, chacun dans leur style pour influencer le choix du Président. C'est avec une certaine émotion qu'on observe des individus jugés dans les tribunaux, de voir pourquoi ils agissent et dans quel état ils sont après cette épreuve. Certains sont dans une « carrière » volontaire ou non et d'autres pour une erreur se retrouvent devant la justice. Cette expérience très enrichissante est à renouveler, et j'incite toute personne à la vivre.

Publié dans Découverte

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